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mardi 4 novembre 2014

LES BASES MAGIQUES DE L’ART PRÉHISTORIQUE


LES BASES MAGIQUES DE L’ART PRÉHISTORIQUE.

Comte Henri de Begouen.




Après avoir exposé sommairement en quoi consiste l'art préhistorique pariétal : fresques d'Altamira et de Niaux, gravures des Combarelles et des Trois Frères, sculptures en pierre du Cap Blanc et modelages d'argile du Tuc d'Audoubert et de Montespan, le prof. Bégouën recherche quelles ont pu être les raisons d'être et les bases de ces manifestations artistiques. Ont-elles été produites uniquement pour la satisfaction de l'esprit, ainsi que cela a lieu de nos jours et c'est ce qu'on appelle l’art pour l'art ou bien faut-il leur chercher un autre motif et lui donner une base magique, c'est-à-dire utilitaire. C'est cette dernière théorie qu'après Lang, Reinach, Cartailhac et autres savants, M. Bégouën développe dans cet article. C'est en somme la thèse de l'envoûtement, basée sur la croyance à l'existence pour chaque être ou objet, d'un double, chose Imprécise et immatérielle, comme l'ombre ou l'image, mais en un don tellement intime avec l'objet que celui-ci ressent tout ce qui affecte son double. A noter que cette croyance a persisté à travers l’antiquité et le moyen âge, jusqu'à nos jours. Une atmosphère de mystère est nécessaire pour ces actions, d'où le choix dans les grottes obscures, difficiles, profondes, de recoins reculés et de parois en quelque sorte consacrées, où s'emmêlent les dessins parfois d'une manière inextricable. Des flèches, des blessures ou des mutilations soulignent souvent ce que M. Bégouën appelle la magie de la chasse ou de la destruction. Mais il est un autre ordre d'idées pour lequel la magie intervient également; c'est pour augmenter le nombre des animaux à chasser, c'est à quoi l'auteur donne le nom de magie de la fécondité ou de la reproduction et il donne de l'une et de l'autre de curieux exemples.


I

Lorsque on fit les premières découvertes d’art préhistorique dans les grottes et abris sous roche, ce fut naturellement les plus grandes peintures et sculptures qui furent remarquées : le plafond d’Altamira, la frise des mammouths et des bisons de Font-de-Gaumes, les chevaux sculptés du Cap-Blanc. On fut frappé non seulement par la perfection de la technique que révélait ces œuvres d’art, mais encore par leur ampleur et, il faut bien le dire, par le véritable sens décoratif dont les artistes préhistoriques avaient fait preuve en les exécutant. On s’extasia sur leur goût artistique et, jugeant d’après notre mentalité de civilisés, on pensa que les hommes de l’âge du renne éprouvaient comme nous une véritable jouissance intellectuelle en regardant les œuvres d’art et que par conséquent c’était simplement pour le plaisir des yeux qu’ils avaient exécuté ces peintures, gravures et sculptures. C’est la théorie de « l’art pour l’art ». Un éminent paléontologue écrivait dans un manuel, en parlant des hommes préhistoriques : « Ils charmaient les loisirs de leurs longues nuits d’hiver en ornant et décorant les parois de leurs cavernes ».

Mais à mesure que les découvertes se multipliaient, cette théorie trop simpliste était battue en brèche. Ce n’étaient pas seulement de vastes frises sur de larges panneaux qu’on découvrait, mais de petits animaux, gravés ou peints, dans des recoins reculés et presque inaccessibles, des couloirs bas et étroits, où il faut se mettre à plat-ventre pour déchiffrer avec peine, sur les parois, une fine gravure [p. 203] qu’une lumière frisante ne laisse voir qu’à une seule personne. Il ne pouvait vraiment être question d’art décoratif sans parler de la difficulté primordiale de l’éclairage dans ces grottes obscures. Il faut trouver un autre mobile à la création de ces œuvres d’art préhistoriques.

Ce fut un Anglais, Lang, qui, le premier, se basant sur des données ethnographiques soutint que cet art était non pas désintéressé, mais utilitaire, et qu’il avait une raison d’être magique. En France, Salomon Reinach s’empara de cette idée et la développa en collaboration avec Cartailhac, Capitan, Breuil, et quelques autres savants préhistoriens. Je dois dire qu’à mesure que les découvertes se multipliaient, plus s’accumulaient les preuves du bien fondé de cette théorie.

Voyons d’abord en quoi consiste cet art préhistorique. La première découverte fut faite en Espagne dans les Pyrénées Cantabriques, près de la pittoresque petite ville de Santillana, par la petite fille d’un gentilhomme espagnol, M. de Sautuola, qui fouillait dans la caverne d’Altamira. Alors que l’attention du savant se concentrait sur le sol d’où il retirait des silex et ossements, la fillette, regardant autour d’elle, fit remarquer à son père que des « taureaux rouges et noirs » étaient peints sur le plafond. Longtemps les savants se refusèrent à admettre l’authenticité de ces peintures. Il fallut qu’à la suite de découvertes du même genre effectuées dans les grottes françaises de Marsoulas, de La Mouthe et de Font-de-Gaumes, Cartailhac, étant allé se rendre compte sur place, publiât dans « l’Anthropologie » un article sensationnel, intitulé : Mea culpa d’un sceptique pour que la caverne d’Altamira prenne le premier rang dans la liste, longue maintenant, des cavernes préhistoriques ornées. Du premier coup on avait découvert ce qu’on a appelé avec juste raison la « Chapelle Sixtine de la Préhistoire ». Sur une superficie de plus de quarante mètres carrés, tout le plafond irrégulier de la grande salle est recouvert de peintures polychromes représentant surtout des bisons. Chaque animal est inscrit dans une bosse de la pierre, et pour faire entrer l’animal tout entier dans ces saillies de la roche, la tête est tantôt retournée, tantôt abaissée, tandis que les pattes sont ramenées sous le corps, le tout avec un sens des proportions et une habileté vraiment admirables.

J’ai dit que ces animaux sont polychromes ; ils sont en partie rouges, en partie noirs, en partie bruns. Le rouge a été obtenu par de l’ocre broyé, probablement dans de la graisse ou de la moelle ; le noir par des sels de manganèse, et le brun par le mélange de ces deux couleurs. Cette polychromie est assez rare, dans les autres grottes espagnoles, découvertes depuis lors en assez grand nombre dans ces régions. Les animaux sont généralement d’une seule teinte, plate, ou bien dessinés simplement en contours de couleur, le noir [p. 204] dominant. Dans les grottes françaises, Font-de-Gaume présente quelques animaux rouges et noirs, Marsoulas également, et dans la dernière grotte découverte par mon disciple Norbert Casteret dans les Pyrénées à Labastide, un grand cheval de près de deux mètres a le corps rouge, l’encolure, la tête et les pattes noires et le ventre plus clair. Mais à Niaux, dans l’Ariège, qui présente la série peut-être la plus remarquable comme réalisme, les animaux sont simplement représentés en silhouettes noires, mais ils sont pleins de vie; un petit cheval barbu, l’œil malin, le cou tendu, est digne de nos meilleurs animaliers.

Mais la peinture n’était pas le seul moyen de la figuration employé par les hommes de l’âge du renne, ils se servaient aussi de la peinture et de la sculpture. Presque tous les animaux peints avaient été au préalable dessinés au burin de silex, et l’on retrouve facilement le croquis sous la couleur. Mais parfois aussi dans certaines grottes, comme aux Combarelles, et aux Trois Frères, la gravure seule est employée. Nous en relevons tous les stades, depuis le simple grattage de la surface jusqu’à l’incision profonde de la roche, allant du simple trait, mesurant un millimètre à peine de largeur ou profondeur jusqu’au relief de plus en plus prononcé, aboutissant enfin à la sculpture, comme dans la frise découverte au Roc, en Charente, par le docteur Henri Martin, et surtout dans l’admirable série des chevaux du Cap Blanc, où des animaux de plus de deux mètres ont été taillés en plein roc avec une maestria qui fait songer au Parthénon.

Grotte de Tuc d’Audubert. Sculpture de bisons.

Enfin le modelage n’était pas inconnu à cette époque. Nous avons eu la bonne fortune, mes fils et moi, de découvrir dans la caverne du Tuc d’ Audoubert, en Ariège, deux statues en argile de 65 cm. de longueur chacune, représentant un bison suivant une femelle.
Dans la grotte de Montespan et dans celle de Bedeilhac (Ariège), on a trouvé d’autres modelages d’animaux, ours, félins, bisons, qui sans avoir la tenue artistique des premiers, montrent toutefois que le modelage était un procédé usuel à cette époque. Si peu d’exemplaires nous en sont parvenus, c’est que la matière en était essentiellement fragile. Il a fallu en effet des conditions exceptionnelles, telles que la fermeture de ces grottes par des causes diverses, pour que ces différents spécimens parviennent intacts jusqu’à nous.

A côté de l’intérêt purement artistique que prennent ces œuvres d’art, il serait injuste de passer sous silence leur intérêt scientifique au point de vue zoologique. En effet, un des points les plus caractéristiques de ces représentations est leur réalisme. On voit que les artistes de ces temps lointains connaissaient admirablement les allures caractéristiques des animaux qu’ils représentaient; et c’est d’autant plus admirable qu’ils dessinaient de mémoire, dans l’obscurité du fond des grottes, sans avoir le modèle devant les yeux. Il faut [p. 205] vraiment qu’ayant guetté ce gibier de longues heures à l’affût, son image soit en quelque sorte photographiée sur leur rétine, pour pouvoir, après, la reproduire avec tant de fidélité. Dans la seule caverne des Trois Frères, parmi les 600 dessins relevés par l’abbé Breuil, 14 espèces animales sont figurées, nous donnant des renseignements confirmant et complétant parfois ce que nous avaient appris les ossements recueillis. Dans les dessins des mammouths de Font-de-Gaume et de Cabrerets, on a relevé des particularités anatomiques que les mammouths congelés du nord de la Sibérie ont confirmées. Une gravure de félin des Trois Frères a tranché la question de savoir si le « felis spelaea » était un lion ou un tigre. La touffe de poils, nettement indiquée au bout de la queue, l’a classé avec les lions. Quant aux chevaux, il a été facile de rapprocher leur type de ceux des races sauvages actuelles.

Après cet exposé rapide des principaux monuments de l’art rupestre préhistorique, dont j’ai essayé de faire ressortir tout d’abord la valeur artistique indiscutable, on serait tenté, de penser qu’ils avaient raison, les premiers auteurs qui disaient que c’était pour satisfaire à leurs goûts artistiques que les hommes de l’âge de la pierre gravaient, peignaient, sculptaient dans leurs sombres repaires. Ceux d’ailleurs qui se contentent de feuilleter et de regarder les admirables publications éditées par l’Institut de Paléontologie Humaine aux frais du Prince de Monaco, le penseront sans doute aussi. En présence de ces belles reproductions faites par Breuil, de ces photographies fidèles, des descriptions faites par Capitan, Peyrony, Obermaier, etc., on serait tenté d’être du même avis.

Mais quittons bibliothèques et cabinets de travail, abandonnons l’érudition livresque, pour pénétrer dans les sanctuaires même de l’art, dans les grottes et les cavernes. Alors les conditions matérielles et physiques dans lesquelles nous serons, modifieront notre manière de voir. Nous abandonnerons notre mentalité de civilisés et tâcherons de nous mettre, autant que possible, dans l’état d’esprit de ceux qui, il y a des millénaires, exécutèrent ces œuvres d’art. Rien ne vaut pour cela de vivre de longues heures, seul ou à peu près, dans l’obscurité et la solitude d’une caverne. Votre lampe, quoique meilleure que le pauvre lumignon dont se servait le magdalénien, n’éclaire qu’une petite partie de rocher, mais projette tout autour des ombres qui peuvent prendre des aspects fantastiques. Le silence est absolu. Seules quelques gouttes d’eau tombent parfois des voûtes et réveillent des échos ; tout mouvement et toute vie ont cessé, si loin de l’entrée; car, et c’est un point sur lequel il faut insister, d’une manière générale ces œuvres d’art sont très loin de l’entrée. Si Altamira semble faire exception, il ne faut pas oublier que la galerie d’accès est éboulée sur une longueur de plus de cinquante mètres, ce qui recule d’autant la grande salle. Les peintures de Niaux sont à 800 mètres [p. 206] de l’entrée, le sanctuaire des Trois Frères, ainsi nommé parce que c’est dans cette salle que sont concentrés la plupart des dessins, est à 500 mètres à l’intérieur, au Tuc d’Audoubert les bisons d’argile à près de 700 mètres. De même dans les grottes de la Dordogne et de l’Espagne. Bien plus, pour arriver aux endroits décorés, même dans les grottes d’accès facile comme à Niaux, il faut toujours passer par un étranglement, parfois pénible, comme la « Chattière » au Tuc d’Audoubert, à Font-de-Gaume il y a le « Rubicon « .

Certainement une idée de mystère a déterminé le choix de l’emplacement des œuvres d’art. Elles n’étaient pas faites pour le public, mais pour être vues par des initiés seulement.

C’est ce qu’avait supposé Lang, Reinach, et les savants dont j’ai parlé au début de cette causerie. L’ethnographie venait d’ailleurs sur ce point d’apporter des arguments assez probants.

Les peuples primitifs croient à l’existence d’un « double « pour toute chose, non seulement pour les êtres vivants, mais même souvent pour les objets inanimés. Les psychologues et les sociologues, les Lévy-Brulh, les Berkheim, les Bergson, et d’autres, ont étudié avec soin cette croyance qui d’ailleurs se retrouve plus ou moins latente et inconsciente chez bien des civilisés.

En quoi consiste ce « double » ? C’est une chose immatérielle et par conséquent bien difficile à définir. Du reste tout le monde n’est pas d’accord là-dessus, surtout — et cela complique la chose — ceux qui y croient. C’est l’image, c’est l’ombre, c’est l’âme, si le mot n’était pas bien solennel pour quelque chose d’aussi imprécis. Quoiqu’il en soit, bien des peuples sont persuadés qu’une liaison invisible, mais d’autant plus forte, rattache le « double » à l’objet lui-même et que tout ce qui porte préjudice à ce « double » est ressenti également par l’objet. Pour certains sauvages, il ne faut pas traverser l’ombre d’un homme, cela lui porterait malheur. La croyance que celui qui possède un portrait a, en quelque sorte, un pouvoir sur l’individu représenté, est excessivement répandue, les exemples en abondent. Catlin raconte toute la peine qu’il eut à dessiner quelques Indiens peaux-rouges. Tous les récits des explorateurs sont remplis de faits analogues. Tout le monde sait que les Arabes, autrefois surtout, se refusaient obstinément à se laisser photographier, et que des incidents ont été causés par des touristes qui voulaient passer outre à cette croyance.

Mon éminent ami, le professeur Pittard, m’a raconté qu’il avait voulu, un jour dans les Balkans, photographier un montreur d’ours. Ce tzigane s’y était énergiquement opposé. « Je ne veux pas que tu me prennes mon âme », ne cessait-il de répéter; et comme l’ours, démuselé, menaçait d’intervenir, Pittard dut battre en retraite.

Cette croyance au « double » date d’ailleurs de loin. Nous allons la faire remonter jusqu’au temps de la préhistoire, mais historiquement, [p. 207] les exemples sont fréquents. En Egypte nous en avons non seulement des traces sur les parois des tombeaux, mais les papyrus nous ont conservé de véritables manuels d’envoûtement. Les auteurs latins, surtout ceux du bas-empire, DOM fournissent des exemples fort intéressants, Petrone en particulier dans son Satyricon.

Et enfin, lorsque nous arrivons la civilisation chrétienne, cette idée de magie a-t-elle si complètement disparu! Tout le moyen âge en est rempli. On connaît, les nombreux procès de sorcellerie qui eurent lieu alors. Je n’en citerai qu’un, lequel d’ailleurs reste entièrement dans mon sujet et illustrera ce que je dirai tout à l’heure.

C’était, au temps des papes d’Avignon. L’évêque de Cahors estimait avoir à se plaindre de Jean XXII, qui était son compatriote, et de son neveu, le Cardinal d’Avignon. Pour s’en débarrasser, il n’hésita pas à avoir recours à la magie, à l’envoûtement, et pour cela il s’attaqua, à leurs doubles. Tous les détails de cette invraisemblable affaire ont été publiés d’après les documents authentiques par le chanoine Albe, de Cahors. Donc l’évêque de Cahors fit fabriquer par un juif de Toulouse deux petites poupées en cire, revêtues l’une des ornements pontificaux, l’autre du chapeau et du manteau cardinalices, et pour renforcer l’identité de ces doubles avec les personnages visés, on les fit baptiser et confirmer aux noms de ces derniers, dans la chapelle de l’évêque de Toulouse, fait qui jette un jour singulier sur la mentalité de ces membres du haut clergé de cette époque. Après quoi, ayant proféré des formules magiques, ou se mêlaient prières et blasphèmes, en français, latin et hébreu, l’évêque, armé d’un stylet d’argent, en perça de plusieurs coups ces poupées de cire, en disant: « Que le pape. Jean XXII et pas un autre, meure ».
Or il advint que peu après, le cardinal d’Avigon mourut subitement, mais le pape résistait. C’est, pensèrent les conjurés, que les rites n’ont pas été accomplis scrupuleusement. Il convient eu effet de bien souligner en passant, la différence essentielle qui existe entre la religion et la magie. Dans la religion le croyant demande par ses prières à l’Etre suprême, à Dieu, de lui donner telle ou telle chose, que celui-ci est libre d’accorder ou de refuser. Dans la magie, au contraire, il est forcé d’obéir aux rites régulièrement exécutés. Si l’impénétrant n’obtient pas ce qu’il demande c’est, pense-t-il, qu’il a mal rempli les cérémonies nécessaires, et il n’y a qu’à recommencer. C’est ce que fit l’évêque de Cahors, mais il avait des complices, l’affaire s’ébruita, la police s’en mêla. Un premier procès canonique s’ouvrit, qui destitua et dégrada l’évêque. Il fut alors livré à l’autorité judiciaire, qui ne, plaisantait pas en pareille matière. Condamné à mort avec ses complices, l’évêque fut brûlé en place publique en Avignon.

En arrivant aux temps modernes, il y a eu des affaires d’envoûtement [p. 208] célèbres. Il suffit de rappeler Catherine de Médicis et la marquise de Montespan.
Enfin de nos jours mêmes, cette croyance subsiste plus ancrée dans le peuple qu’on ne le croit. Je rappellerai un souvenir de mon enfance à Toulouse. Une nuit à minuit sonnant, heure favorable à toute œuvre magique, on surprit la cuisinière de mes parents se livrant à des incantations, avec cierges et eau bénite, crucifix retourné, et criblant de coups de lardoir un cœur de veau, représentant l’infidèle qui l’avait abandonnée et dont elle pensait se venger en le faisant souffrir ainsi, sur les conseils d’une gitane.
Il y a quelques années, dans un cimetière de Paris, on trouva un cœur de veau rempli de cheveux de femme et tout piqué d’épingles comme une pelote. Seule l’idée d’envoûtement pouvait expliquer cette étrange trouvaille.
Chez les peuples primitifs actuels, l’entrée en guerre et le départ pour la chasse n’ont lieu qu’après que des cérémonies scrupuleusement réglées ont assuré le succès de ces expéditions. Dans ses livres sur la magie primitive, Lévy-Bruhl a accumulé des exemples significatifs recueillis aussi bien chez les Esquimaux et les Peaux-rouges que chez les Océaniens et les nègres de l’Afrique. Partout il faut s’assurer d’abord de la possession du double et lui faire subir le dommage qu’on veut que l’objet lui-même subisse.
Le savant allemand Frobenius, dans son livre Das Unbekannte Afrika a raconté un épisode caractéristique qui me servira d’exemple pour expliquer l’art préhistorique. Frobenius dit un jour au Pygmée qui l’accompagnait à la chasse: « Partons dans la brousse pour tuer une antilope ». « C’est impossible aujourd’hui, répondit le noir, nous ne tuerions rien, nous n’avons pas fait les cérémonies nécessaires, nous irons demain ». C’est en vain que Frobenius demande à assister à ces cérémonies. Mais se dissimulant et guettant son chasseur, il le vit monter sur une colline, dessiner sur le sol une antilope, et au moment où le dernier rayon du soleil disparaissait à l’horizon, ayant bandé son arc, lancer une flèche qui s’implanta dans le cou de l’animal. La chasse fut heureuse. Remontant alors sur la colline, le Pygmée arracha la flèche et versa quelques gouttes du sang de l’antilope tuée dans la blessure figurée, afin de calmer l’ « esprit antilope ».

Chez les Moïs, en Indochine, on trace sur un arbre une silhouette d’animal et on la perce de coups avant de partir pour la chasse. Chez les indigènes d’Australie on dessine sur le sol l’image d’un Kangouroo et les chasseurs le lardent avec leurs sagaies. Je pourrais citer bien d’autres exemples qui montrent qu’à la base de tout rite de chasse, il y a la représentation de l’animal qu’on veut tuer. Par cette figuration on s’assure la possession du « double » et par suite de l’animal même.
[p. 209]

C’est certainement pour obéir à cette même idée que les hommes de l’âge du renne ont reproduit sur les parois des cavernes les animaux qu’ils désiraient tuer. Lorsque les découvertes alors peu nombreuses n’avaient fourni que des silhouettes de bisons, rennes, chevaux et mammouths, tous animaux comestibles, Salomon Reinach avait vu dans cette exclusivité une preuve de la raison d’être utilitaire et magique de l’art préhistorique. Les magdaléniens, croyait-il, voulaient s’assurer par la magie le gibier quotidien nécessaire à leur subsistance. Depuis lors des images d’ours et de félins ont été trouvées sans que cela doive détruire notre hypothèse, car la chasse a non seulement pour but de se procurer de la nourriture, mais encore de se débarrasser de voisins gênants et dangereux comme les félins et tous les fauves.


Grotte d’Altamira (Espagne).

Les partisans de la théorie de « l’art pour l’art », voulant tourner en ridicule notre hypothèse, disent que l’on explique mal l’homme préhistorique, ayant décidé d’inventer le dessin afin de posséder ainsi le « double » des animaux. Jamais nous n’avons émis une proposition aussi absurde, et pour bien résoudre le problème il convient de chercher à comprendre comment l’art a pu prendre naissance. Evidemment il a fallu tout d’abord que l’homme se soit rendu compte qu’il pouvait représenter un animal, avant d’avoir l’idée qu’il se servirait de cette faculté, pour se rendre maître de cet animal. La sentence scolastique est parfaitement juste: « Non est in intellectu quod non fuerit primum in sensu ». L’intelligence ne peut s’exercer que sur ce qui lui a été transmis d’abord par les sens.

Qu’on ne nous fasse pas dire que l’art a tiré son origine de la magie. Non, nous admettons fort bien que l’art a dû, en puissance, être antérieur à la magie; mais une fois que l’homme eut pris conscience de ce pouvoir évocateur et même créateur, la magie a été le soutien, la base essentielle de l’art. Celui-ci s’est développé grâce à elle. D’autant plus que la nécessité de la ressemblance de plus en plus parfaite s’est affirmée et a amené l’artiste à s’appliquer de plus en plus à reproduire exactement l’allure de l’animal qu’il voulait envoûter.

II

Mais comment l’homme primitif s’est-il rendu compte qu’il pouvait dessiner? La légende grecque d’après laquelle un amoureux aurait entouré d’un trait l’ombre de sa bien-aimée se profilant sur un mur peut bien avoir sa part poétique de vérité.

Pénétrons donc avec notre homme préhistorique dans les couloirs mystérieux d’une caverne. La lampe fumeuse éclaire mal sa marche incertaine autour des blocs éboulés, derrière lesquels il peut s’attendre à voir surgir tout à coup une hyène et surtout le terrible [p. 210] ours des cavernes. Et voici, justement, un bloc de rocher qui en présente la silhouette. Il s’arrête un instant, saisi de crainte, avant qu’un examen plus attentif lui ait permis de se rendre compte de son erreur. Plus loin une arête de pierre a la forme d’un dos de bison. Il sait bien que ce lourd animal des plaines n’a pu pénétrer dans cette grotte, mais qui sait si ce n’est pas son « double » qui, après la mort de quelque vieux mâle ne serait pas venu s’y réfugier ? Rassuré, il se complait un instant à examiner de plus près ces formes étranges. Il y manque si peu de choses pour que ce soit une image exacte dont il sera alors le maître.

Il lui vient alors l’idée de compléter l’image et d’un coup de silex il délimite le ventre resté imprécis. D’un point, il fait un œil à une vague tête, qui alors prend vie, ou bien il ajoute une corne qui manque. C’est ce que nous appelons « l’utilisation des formes naturelles ».

L’homme a, ainsi corrigé et complété des jeux de la nature. Nous en avons de très fréquents exemples dans l’art préhistorique. A Niaux, un trou éclairé d’une certaine façon représente une tête de cervidé vue de face; avec deux bois dessinés à droite et à gauche, l’illusion est complétée. Ailleurs des stalactites affectent la forme d’une croupe et des pattes de derrière d’un cheval; on n’a eu qu’à dessiner un dos, une encolure, un avant-train et l’animal complet est représenté.

L’homme a ainsi pris connaissance peu à peu de son pouvoir de réalisation, et après avoir commencé par utiliser des formes naturelles, il est arrivé à créer de toutes pièces ce qu’il voulait représenter.

Quelle est la forme d’art qui la première est arrivée à son plein développement, la sculpture ou le dessin ? Des auteurs ont prétendu que la sculpture, c’est-à-dire la représentation d’un objet sous ses trois dimensions, étant la plus exacte et la plus près de la nature, devait avoir eu le pas sur la représentation à deux dimensions qui exige une certaine éducation des sens. Piette était de cet avis et donnait à la sculpture l’antériorité dès l’époque aurignacienne.
On a cependant des dessins de cette période, moins parfaits comme technique, il est vrai, que ces statuettes appelées par dérision des Vénus, trouvées à Brassempouy, Willendorf, Gimaldi, technique, et, en dernière lieu, Gagarino, sur le Don. Mais il semble bien que ces deux formes d’art se sont développées parallèlement pour arriver à leur apogée à l’époque magdalénienne.

Une constatation qui s’impose lorsqu’on visite une grotte ornée, et qui s’oppose absolument à l’idée que ces dessins et peintures aient été faits dans un but décoratif et pour le plaisir des yeux, est la superposition destructive des dessins les uns sur les autres sur certaines parois. Nous avons déjà signalé la localisation de ces œuvres d’art dans les recoins mystérieux au fond des grottes. Il convient de [p. 211]remarquer que parfois elles sont accumulées seulement sur certains panneaux qui semblent avoir été en quelque sorte consacrés, alors que des parois voisines sont restées absolument vierges. Sur les premières les animaux s’enchevêtrent les uns sur les autres, parfois en un tel fouillis de traits qu’il est très difficile de retrouver et de séparer leurs contours. Même dans les œuvres de grande allure, comme les chevaux de Cap Blanc, on a détruit, par exemple, un cheval pour sculpter dans une partie de sa masse, un bison. De même à Isturitz un grand renne a été saccagé, pour y superposer d’autres animaux. Lorsqu’il s’agit de dessins, aux Trois Frères, ces superpositions sont devenues parfois indéchiffrables.

Une seule explication me paraît plausible. C’est que une seule l’exécution du dessin ou de la sculpture importait. La représentation de l’animal était un acte qui valait par lui-même. Une fois que cet acte était accompli, le résultat immédiat et matériel de cet acte, le dessin n’avait plus aucune importance. On s’en désintéressait d’une façon absolue. On attendait seulement le résultat médiat et futur. Lorsque plus tard il était nécessaire de se livrer à une nouvelle opération d’envoûtement, comme ce panneau était considéré sans doute, comme jouissant de vertus particulières, d’un pouvoir spécial, on venait y représenter de nouveaux animaux sans se préoccuper le moins du monde de ce qui avait été fait précédemment.

Dans plusieurs de nos grottes nous avons parfois des animaux qui ont été retouchés. A Altamira, un sanglier a quatre paires de pattes. Aux Trois Frères, un félin a eu la tête refaite trois fois et la queue deux. Si nous nous rapportons à ce qui se passe chez certaines peuplades sauvages, l’explication est la suivante: il faut pour chaque acte d’envoûtement une figuration nouvelle. On ne peut se servir d’un passe-partout, si l’on peut dire. Il faut qu’au moins une particularité importante différencie nettement ce simulacre et lui donne une personnalité nouvelle. Si par suite de la loi du moindre effort, qui, étant humaine, a dû exister déjà dans ces temps lointains, l’artiste hésitait à refaire en entier une gravure aussi importante que ce félin, il s’est contenté de refaire et de changer sa tête et sa queue. Et ainsi il pensait avoir déjà sur lui un commencement d’empire et de pouvoir. Mais des particularités relevées sur certaines figurations animales, surtout dans les grottes pyrénéennes, nous permettent de pousser plus loin nos hypothèses, et j’estime que nous y trouvons la preuve irréfutable de l’idée magique.

A Niaux, au Tuc d’Audoubert, aux Trois Frères et dans d’autres grottes, sur la presque totalité des dessins et peintures nous voyons des flèches dessinées sur les flancs des animaux, ou bien des taches semblant indiquer des blessures. Parfois aussi ce signe mystérieux appelé « claviforme », de « clava » massue, les domine. A Montespan un grossier modelage de félin est appuyé contre la paroi.
[p. 212] Une partie de la masse d’argile est éboulée, mais l’avant-train persiste, sur le poitrail et à l’épaule se voient toute une série de trous, en partie recouverts par de la stalagmite, qui garantit leur ancienneté. On sait qu’un crâne de jeune ours des cavernes a été trouvé entre les pattes du modelage d’un ourson sans tête et qu’à la section du cou Breuil et moi avons relevé la trace de la cheville de bois à laquelle avait été suspendue la tête de l’animal. La croupe du modelage semble avoir été frottée par quelque chose d’à la fois souple et solide comme la peau d’un ours. Toute la statue est lardée de coups. Félin et ourson ont dû servir à des cérémonies d’envoûtement, et ces modelages n’ont été faits que dans ce but.

Le « Sorcier » ou « Dieu Cornu » de la Grotte des Trois-Frères.

Une question vient naturellement à l’esprit, à laquelle il convient de répondre. Quel était l’auteur de tous ces dessins, et quel rôle jouait-il dans la tribu ? Avec notre théorie de l’art magique la réponse à ces deux questions est toute simple. L’artiste devait être le sorcier de la tribu, et comme tel il jouissait d’une influence prépondérante. Certains dessins de la caverne des Trois Frères nous permettent de nous l’imaginer. Le plus célèbre est une figuration humaine fort étrange, gravée et peinte, à 3 m. 50 au-dessus du sol, sur une paroi, où il domine toute la salle, dont les murs sont couverts de dessins. Fortement incliné en avant, les bras ballants, il semble danser. Il est masqué. Il porte une longue barbe sans doute postiche, car elle est très soignée et lisse comme une queue de cheval. Il a des yeux ronds, des oreilles de loup ou de renard et une ramure de cerf sur la tête. Les bras semblent enfermés dans des pattes d’ours ou de lion, une queue de cheval dont le bout se termine en houppette, est fichée au bas de son dos. Deux autres dessins plus petits nous montrent des hommes ayant également sur la tête des massacres de bisons dont la peau leur couvre le dos. Ce travestissement rappelle à s’y méprendre celui des sorciers ou shamans du nord de l’Amérique et de la Sibérie. On sait que ceux-ci revêtent les attributs caractéristiques de certains animaux, dont ils estiment ainsi prendre la puissance et les différentes qualités: prudence du renard, force de l’ours, rapidité du cerf, etc.

Le « Sorcier » ou « Dieu Cornu » de la Grotte des Trois-Frères.

L’influence de ce sorcier devait être plus grande que celle du chef. Or sa principale qualité devait être, nous le voyons, d’être un bon artiste; et cela nous amène à cette constatation que d’aucuns trouveront paradoxale: à cette époque où l’on est tenté de croire que la force primait tout, c’était un artiste, donc un intellectuel, qui était celui auquel les chefs mêmes obéissaient.

Maintenant que nous connaissons l’artiste sorcier, revenons à l’ourson de la caverne de Montespan. Il nous est facile de reconstituer ce qui a dû se dérouler. A la veille de la chasse décidée pour se débarrasser de quelques ours, devenu un danger public pour la tribu, le sorcier en a réuni les chasseurs et est venu avec eux au fond [p. 213] de cette grotte mystérieuse qui est son antre. Sur cette espèce de mannequin de terre, il a étendu la peau d’un autre ours et en a fixé la tête par une cheville sur le cou. Après des danses et des incantations dont les descriptions de Catlin, à propos des cérémonies des Peaux-rouges partant pour la chasse aux bisons peuvent nous donner un aperçu, les chasseurs ont lardé l’animal de coups de sagaie, comme faisaient d’ailleurs les chasseurs de kangourous ou les Pygmées de Frobenius, dont j’ai raconté l’histoire plus haut. Il dut en être de même pour le félin de cette même grotte de Montespan. Mais je pense qu’il devait y avoir des cérémonies plus intimes ; si l’ampleur des galeries de la difficile grotte de Montespan, permet de supposer la présence d’un certain nombre de personnes, l’étroitesse des galeries d’autres grottes s’y oppose absolument. Le sorcier devait alors opérer seul ou presque. Il dessinait l’animal, bison, renne ou cheval dont la chasse était en vue, et sans doute avec des incantations et objurgations appropriées, il lui dessinait sur le flanc ou l’épaule le trait qui devait le tuer. Certains nous montrent même que le choix de l’emplacement du dessin était parfois déterminé par des circonstances exceptionnelles. Au Tuc d’Audoubert un très bel avant-train de bison est gravé avec soin. Au défaut de l’épaule trois longues flèches sont dessinées; elles aboutissent à des trous naturels de la roche qui simulent des blessures, et qui ont conditionné l’établissement du dessin. A Niaux, sur l’argile même, un bison a été dessiné au doigt, à côté de trois petits trous creusés par des gouttes d’eau ayant suinté jadis de la voûte et y ayant formé de petites cupules de stalagmite.

Dans un certain nombre de grottes on a trouvé des signes ayant en quelque sorte la forme d’une hutte, et qu’on a appelés pour cela « tectiforme ». Pour moi, j’estime que ce sont des pièges. A Font-de-Gaumes un mammouth semble piétiner un de ces tectiformes dont le pilier central est brisé, ce qui ne s’explique bien que par la chute de cet animal dans une fosse, seul moyen de chasse qu’on peut supposer pour un animal d’une pareille puissance, en présence des pauvres armes de pierre et d’os de l’homme de cette époque. A Montespan, on ne peut interpréter que par une chasse de chevaux poussée par des rabatteurs à coups de pierres et de traits dans une palissade aboutissant à un piège, un dessin assez grossier sur une paroi d’argile où on voit des chevaux derrière une série de traits verticaux. A Niaux se trouve un dessin analogue.

On a remarqué que parfois dans certains dessins, la tête n’était pas faite, d’autres fois les yeux, les oreilles ou les cornes n’étaient pas dessinés. Un papyrus égyptien nous donne, par analogie, l’explication de ces omissions volontaires. C’est un traité d’envoûtement. Il indique comment on peut rendre inoffensif un animal dangereux. On le dessine en supprimant la partie dangereuse [p. 214] de son corps, par exemple pour le serpent, sa tête, pour le scorpion, sa queue. Quel était le premier danger pour un magdalénien partant pour la chasse ? C’est que le gibier ne s’aperçoive de son approche en l’entendant ou en le voyant venir. Qu’un pouvoir magique supprime l’ouïe ou la vue de l’animal chassé et l’homme pourra s’approcher de lui à une distance utile, c’est pourquoi dans ces dessins de la grotte, l’artiste aura supprimé oreilles et yeux de l’animal chassé. Il lui aura enlevé ses premières défenses.

Je n’ai pas besoin de tirer la conclusion de tous ces faits. De vous-mêmes, je le pense, vous aurez dit: tout cela c’est de la magie de la chasse, et vous aurez eu raison. C’est ce que j’appelle la magie de la destruction.

Mais l’homme des cavernes n’était pas le sauvage à peine dégrossi que l’on se plaît souvent à supposer. Quand on cherche à étudier son genre de vie, qu’on se rend compte des difficultés de son existence et de la façon dont il a eu les surmonter, on se fait de lui une toute autre idée bien plus favorable. Cet homme raisonnait et nul doute qu’il ne se soit dit: « C’est bien de tuer le gibier, mais pour le tuer il faut qu’il y en ait en abondance. Pourquoi donc ne favoriserions-nous pas sa reproduction par des cérémonies magiques, comme nous facilitions sa mort sous nos coups par nos incantations ? « Je suis persuadé que ce raisonnement a été tenu et ce projet mis à exécution, car cette même mentalité nous la retrouvons chez les peuples primitifs actuels, en particulier chez les Australiens. Spencer et Gillen nous en citent un certain nombre d’exemples fort curieux. Une des bases principales de la nourriture de ces peuples est l’émeu, grand oiseau coureur du genre du nandou, qui vit dans les grandes prairies. Dans l’espoir de favoriser la propagation de l’espèce, les naturels du pays se livrent au printemps, à l’époque de la pariade, à une cérémonie magique appelée « ititchieuma ». On dessine sur le sol l’image de l’oiseau, on l’entoure de caillou ronds qui sont censés représenter ses œufs, et toute la tribu, en costume de fête, c’est-à-dire le corps nu mais couvert de peinture, entoure ce simulacre. On ne le perce pas de coups de sagaie, comme nous l’avons vu faire lorsqu’il s’agit de la magie de destruction, mais au contraire on semble l’entourer de sollicitude, et par des chants louangeurs et des danses, on veut obliger l’esprit émeu à être fécond.

Grotte de Labastide. Cheval polychrome.

Nous avons tout lieu de croire que des cérémonies semblables ont eu lieu aux temps préhistoriques. Sans doute l’écho des chants n’est pas venu jusqu’à nous. Mais le sol a conservé quelques empreintes que, sans trop de témérité, nous pouvons considérer comme nous transmettant le souvenir de quelques danses rituelles.

Si étrange que cela puisse paraître à première vue, la conservation après tant de millénaires de ces empreintes de pieds humains que nous avons relevées dans la galerie supérieure du Tuc d’Audoubert, [p. 215] leur authenticité et leur ancienneté ne peuvent être mises en doute. Cette partie de la grotte était fermée par d’épaisses colonnes de stalagmite, et nous avons dû briser ces piliers pour pénétrer dans cette partie de la grotte, qui était en quelque sorte mise sous scellés de calcaire depuis des siècles et des siècles. L’argile du sol était tellement fine que les pieds nus des hommes s’y sont imprimés avec tant de netteté qu’on peut parfois à la loupe reconnaître les papilles de la peau, et enfin avec le temps une légère couche de stalagmite s’est formée sur l’argile comme pour la protéger et en garantir l’ancienneté. Je n’ai pas besoin de dire avec quel soin jaloux nous conservons ces précieuses reliques, et on concevra avec quelle émotion nous les avons vues dès le premier jour de la découverte de la grotte. On rappelle souvent Mariette relevant des traces de pas sur la poussière du Sérapoeum. Combien plus anciennes sont celles que nous avons relevées dans une salle basse du Tuc d’Audoubert, près du groupe des bisons d’argile. Une mince couche, une pellicule de stalagmite a recouvert une série d’empreintes de talons fortement imprimés dans le sol. Il n’y a absolument que des talons, dont l’inclinaison indique une manière de marcher peu usuelle et peu commode. Il y a donc là quelque chose de voulu, et comme ces traces de talons jalonnent nettement cinq pistes différentes, il y a tout lieu de penser que cette marche était dirigée, commandée, indiquant une sorte de danse rituelle. Or ces talons sont ceux de jeunes gens de treize à quatorze ans, au moment de la puberté, et cinq boudins d’argile de forme phallique, déposés dans un coin, éveillent l’idée de ces cérémonies d’initiation si fréquentes chez les primitifs. Tout à côté se dresse le groupe des bisons d’argile, le mâle et la femelle. Ils sont intacts. Leurs corps ne sont pas lardés de coups comme les modelages de Montespan, mais leur ensemble évoque l’idée de fécondation. D’autres œuvres d’art sont même parfois d’un réalisme plus grand, comme un groupe de la frise du Roc représentant nettement une saillie. Mais nombreuses sont les figurations de deux animaux, mâle et femelle, côte à côte ou se suivant, et cela est d’autant plus remarquable qu’il est bien rare que l’artiste préhistorique ait associé des animaux de façon à former une scène. On ne trouve d’exception que s’il s’agit de jeunes placés sur le corps de femelles. A-t-on voulu figurer le petit suivant sa mère ou bien le petit encore dans le ventre de sa mère? Je préfère cette dernière hypothèse, en faisant remarquer qu’un grand nombre de figurations chevalines ont un très gros ventre et représentent sans conteste des juments pleines.

Ne faut-il pas faire remonter à l’espèce humaine et à l’époque aurignacienne cette idée de magie de la fécondité? Les nombreuses statuettes de cette période le feraient supposer. Généralement, plus de neuf fois sur dix, ce sont des femmes. Quoique, par dérision, on [p. 216] leur ait donné le nom de Vénus, elles sont horribles, obèses, stéatomères, parfois stéatopyges, avec de gros seins pendants comme des outres, des ventres énormes. Les dernières trouvées à Gagarino, en Russie, sont nettement des femmes enceintes. D’autres détails indiquent qu’on a surtout voulu représenter dans la femme son rôle de reproductrice et de mère.

Dans ce qui précède, je ne me suis occupé que de l’art rupestre, laissant résolument de côté l’art pourtant si abondant et si remarquable qui s’est exercé sur les objets mobiliers : propulseurs, bâtons troués, amulettes, gravures sur os et sur pierre. Là aussi l’intention magique se retrouve, mais il faut avouer qu’elle s’y manifeste d’une façon moins sensible. Sans doute fréquents sont les animaux percés de flèches, les mâles suivant les femelles, mais le goût de la décoration y prend parfois une importance qu’on ne saurait nier. Le problème est donc beaucoup plus complexe.

Toulouse, Université.

Bégouën




Les Eyzies-de-Tayac, en Dordogne,


Source : http://www.histoiredelafolie.fr/


samedi 1 novembre 2014

Malte, terre des dieux anciens.

Malte, terre des dieux anciens.



Texte et photos (c) Iaacov Demarque.

Au cours des 50 dernières années, cette petite île méditerranéenne - qui n'a pourtant obtenu son indépendance que depuis 1964 et n'est devenue République qu'en 1974, après un long passé de colonisation et de dépendance - s'est largement modernisée. La plupart des progrès ont été réalisés à une vitesse folle et se traduisent par des infrastructures améliorées et des industries développées à l'instar des services financiers, des technologies de l'information et bien d'autres encore. Bien que ces transformations puissent paraître surprenantes pour les nouveaux visiteurs, elles n'ont cependant pas éliminé les éléments essentiels de l'identité culturelle maltaise, bien loin de là ! 

Coutumes et traditions.


Largement basées sur la religion et le folklore rural, les coutumes maltaises sont toujours omniprésentes dans la vie quotidienne. Le meilleur exemple est sans doute celui des festi. Ces célébrations en l'honneur des saints patrons des villages, débutées il y a 500 ans sous le règne des chevaliers de Saint-Jean, perdurent jusqu'à aujourd'hui, et ce dans une cacophonie typiquement méditerranéenne. La plus célèbre festa est sans aucun doute celle de saint Pierre et de saint Paul, ou Mnarja. Ce temps fort du calendrier culturel maltais est célébré dans la région boisée de Buskett et se distingue par ses expositions agricoles. C'est aussi l'occasion de goûter au plat traditionnel maltais - le lapin - et d'écouter la musique traditionnelle - le għana.









À Malte, on suit les traditions depuis le plus jeune âge. En effet, on baptise la majorité des bébés dans la foi catholique romaine. Cette célébration prend souvent la forme d'une grande réunion de famille et d'amis avec, bien évidemment, une abondance de nourriture. Peu après, généralement au premier anniversaire de l'enfant, les Maltais se soumettent encore souvent à une autre tradition peu connue appelée il-quċċija : une série d'objets est disposée devant l'enfant. La famille et les amis encouragent l'enfant à en choisir un. La tradition veut que l'objet sélectionné par l'enfant soit représentatif de sa future carrière. Ces objets comprennent généralement un chapelet - indiquant une vocation ecclésiastique -, un oeuf dur - symbolisant la prospérité -, mais aussi des objets plus modernes comme une calculatrice - symbolisant une carrière dans la finance. 

D'autres sacrements religieux sont célébrés avec le même enthousiasme, comme la première communion. À cette occasion, l'enfant est vêtu de blanc et ressemble à un ange. Cette célébration est toujours suivie d'une fête donnée en l'honneur de l'enfant. La première communion est suivie de près par le sacrement de la confirmation dont la célébration est similaire. 

Les mariages constituent de grands évènements à Malte. Récemment, les îles maltaises ont même élargi leurs offres touristiques en en se lançant dans le tourisme du mariage. Néanmoins, le mariage traditionnel maltais se porte toujours à merveille. Bien qu'il ait connu quelques modifications au fil des années, les éléments de base sont toujours respectés: les cérémonies se tiennent dans une église tandis que les fêtes qui s'en suivent sont organisées dans des salles de mariage ou dans l'un des nombreux jardins de l'île. Les mariés distribuent de petits colifichets ou des cadeaux en signe de remerciement à leurs invités. Le repas occupe une place importante dans les cérémonies de mariage, en particulier les confiseries, et on y retrouve généralement des perlini – dragées aux amandes d'origine sicilienne.

Cloches, funérailles et processions.


La mort est aussi omniprésente, dans une population souvent vieillissante, particulièrement dans des villages ou des gros bourgs encore très traditionnels comme Msida. Chaque décès est salué par le tintement lugubre du Glas, Glas qui sonne aussi tous les vendredis à 15 heures, rappelant la mort de Jésus Christ. Les enterrements, s'ils ne sont plus actuellement suivis de pleureuses professionnelles comme c'était encore le cas il y a à peine vingt ans, sont souvent l'occasion de la rencontre de nombreuses familles, toutes vêtues de noir, attendant les condoléances des proches ou moins proches sur le parvis de nos imposantes églises paroissiales baroques, avant de s'engouffrer dans plusieurs Mercedès noires, suivant un corbillard clinquant, et vitré, laissant voir un cerceuil dont la qualité et la facture témoigne pour ceux qui le voient, de la richesse de la famille, de son rang social et surtout de son respect du défunt. Orné d'un immense crucifix de type saint-sulpicien, ce dernier sera ôté et remis aux proches du défunt avant l'inhumation, car pour les Maltais ce serait un sacrilège d'enterrer un crucifix ! Traditionnellement aussi, les proches du défunt se doivent de porter le deuil, et de s'habiller tout de noir, durant une année à dater des funérailles. Une coutume lugubre et déprimante qui, fort heureusement n'est plus guère suivie ! A noter aussi qu'il n'y a pas si longtemps, les proches ne pouvaient cuisiner durant les trois jours suivant le décès ; c'étaient donc les amis, les parents et les voisins qui pourvoyaient à leur nourriture.

En Octobre, le mois du Rosaire, les cloches sonnent à la volée tous les jours à 17 heures, rappelant les Maltais à leur devoir religieux de récitation machinale de cette prière qui résonne alors comme un "Mantra" et traduit plus de superstition que de Foi. Il est fréquent aussi que sorte ce mois la statue de la Vierge Douloureuse, escortée d'une foule de dévots qui la suivent dans les rues, le soir, répétant les formules religieuses diffusée par les haut-parleurs d'une voiture suivant la procession. Effet sinistre garanti, pour celui qui n'est pas habitué à ce genre de manifestation impensable (et généralement interdite !) en Belgique !
Idem durant la période de l'Avent et, surtout, durant celui de la Semaine Sainte, juste avant Pâques, période durant laquelles ces coutumes plus superstitieuses que religieuses atteignent leur sommet !
Bien des Maltais, aujourd'hui, comme pour s'en excuser, disent que ce n'est que du folklore : mais pour les avoirs vécues et observées attentivement depuis près de deux ans, je crois pouvoir affirmer qu'il n'en est rien, et que ceux qui suivent, dévotement, poussant parfois l'outrance à marcher pieds nus et tirant de lourdes chaines, ne pensent nullement être les figurants d'une manifestation folklorique !

Mal-Oeil, sorcellerie et résurgence d'anciens cultes païens, toujours bien "vivants".

Une des premières choses que remarque le touriste qui, à Malte, arpente les quais de nos nombreux ports, c'est la présence, sur la proue de nos "Daighsa" et "Luzzus", d'un oeil peint de couleurs aussi vives que celles de la coque de ces petits ou moyens bateaux de pêche : C'est l'Oeil d'Horus, censé chasser le mauvais sort et préserver les marins lors des "coups de tabacs" ou des "grains" fréquents et souvent très violents, en Méditerranée. Une survivance, sans doute de l'Oeil de Rê, l'oeil "Oudjat" des antiques Egyptien, qui fut transmise ici à Malte, comme d'ailleurs le Culte d'Isis, par les Phéniciens qui furent, après les Siciliens, parmi les premiers occupants de l'Ile, avant de céder eux-même leur place aux Carthaginois puis au Romains...

Les peurs de sorts jetés, par un simple regard, celles de paroles flatteuses prononcées sans la formule finale "Deo Gratias", voire des choses plus secrètes, manigancées dans l'ombre ou colportées par les ragots hantent encore l'esprit de bien des personnes jusqu'à la génération dite "de l'après-guerre", soit celles des années 50-60, et se traduisent par des effets catastrophiques sur le plan de la santé mentale. Elles génèrent phobies, tocs, attaques de paniques qui se développent souvent en pathologies plus graves.

Instinctivement, plutôt que naïvement, ceux qui sont victimes de ces peurs les combattent par le biais des moyens traditionnels propres à leur culture : la paire de cornes bovines ou ovines placées au dessus de l'entrée principale des maisons, qui a remplacé l'éffigie, pourtant encore très fréquente de divinités comme Poseidon, Hera, Zeus ou Neptune, comme celles qui surplombent les portes d'accès de notre maison et qui sont foison dans les rues maltaises. Ou encore par le fait de porter autour du cou une "Hamsa" faite souvent d'un joli travail d'orfèvrerie en argent filigrané, héritage du savoir-faire phénicien. Et pour les moins nantis, il reste la possibilité, dans les moments où ils se trouvent interpelés par une personne "malveillante", de former, des doigts de leur main, placée derrière leur dos, les fameuses "cornes" dont la coutume est toujours aussi vive dans l'ile proche qu'est la Sicile !

Bien sûr, les divers attributs catholiques que sont le crucifix, les images pieuses, les représentations de saints guérisseurs ou protecteurs sont aussi de la partie ! Ne vous étonnez donc pas de les voir littéralement envahir les bureaux des fonctionnaires, les guichets de banque, les salles d'attente des hôpitaux, etc... : ici vous êtes à Malte, hors du temps et des évolutions suscitées par les révolutions européennes !

Il existe dans cette île, du reste merveilleuse et quasi paradisiaque, un vieux fonds de coutumes et traditions attenantes à plusieurs époques prestigieuses de son passé, ancien terroir païen, qui est loin d'avoir dit son dernier mot face à l'invasion chrétienne et au lavage de cerveau qu'ont tenté, depuis des siècles, les prêtres de Rome.

Je compte y revenir dans un prochain article, souhaitant que celui que vous venez de lire aura suscité en vous l'envie d'aller plus loin sur ces chemins tortueux....

Iaacov Demarque



lundi 27 octobre 2014

Balade à Buskett Gardens, près de Rabat.

Balade à Busket Garden, près de Rabat.

Photos et texte, (c) Joséphine & Iaacov Demarque, Malta.
All rights reserved.




Depuis quelques temps, nous avons pris l'habitude, Jo et moi, de sacrifier à un rite dominical : celui d'une saine balade, en compagnie de notre Braque Dundee, au calme et sous les vertes frondaisons des Jardins de Buskett, non loin des falaises escarpées de Dingli, au coeur même de la campagne maltaise.

Réserve naturelle, et lieu de promenade prisé des Maltais, la "forêt" de Buskett ne manque pas de charme, particulièrement sur cette île aride où elle reste le seul témoin d'une végétation qui dût être, à une époque lointaine, luxuriante.

On y trouve des sources, qui favorisent la croissance d'une végétation typiquement méditerranéenne où dominent les figuiers, les citronniers, les orangers, voisinant les palmiers et de nombreux pins parasol et des allées flanquées d'oliviers à l'âge vénérable. Les thuyas, les cyprès et les genévriers y sont aussi très nombreux et plantent leurs troncs dans un sol jonché d'une flore des plus variées, qui explose de couleurs durant la période relativement tempérée du printemps, avant de se confondre dans les ocres et les bistres que lui procurent les rayons d'un soleil particulièrement ardent, de mai jusque mars ! Ici, le printemps est court, l'hiver inexistant : c'est l'été qui règne en maître ! Même en ce mois d'octobre finissant, le contraste reste frappant entre la température des zones ombragées et celles qui se trouvent inondées de soleil !

Les insectes, les abeilles, les oiseaux et les lapins sont les rois de ce lieu tranquille et paradisiaque.

Les Jardins du Bosquet (en maltais Boschetto et Buskett Gardens en anglais) se situent autour du wied il-Luq. Les chevaliers de Malte venaient y chassaient le lapin. C'est l'endroit que choisi le grand maître hospitalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem Jean Parisot de La Valette pour y faire construire un pavillon de chasse et le grand maitre Hugues Loubenx de Verdalle pour le remplacer par une résidence de campagne le Palais Verdala.

L-Imnarja (fête des illuminations)


La tradition veut que les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem se réservaient la consommation de la viande de lapin pour deux raisons : ils chassaient pour l'exercice et le plaisir l'animal alors en grande quantité à l'état sauvage, et la règle de l'ordre les autorisait à en manger tout au long de l'année. Ils autorisaient la population maltaise à le consommer uniquement le 29 juin pour Il-Festa ta' San Pietru u San Pawl (la fête de saint Pierre et saint Paul). 

Aujourd'hui la tradition s'est perpétuée dans L-Imnarja (la fête des illuminations) pendant cette journée les maltais viennent pique-niquer dans les vergers de Buskett Gardens pour manger le traditionnel fenkata (ragout de lapin et spaghettis) et écouter la għana (musique traditionnelle maltaise). Les festivités débutent toujours avec la lecture du bandu, une annonce gouvernementale officielle, qui est toujours lue depuis le xvie siècle.

Cette fête serait la plus vieille fête maltaise (plus ancienne que le Jum il-Vittorja, jour de la Victoire, qui elle est datée avec certitude de 1566) qui aurait traversé les millénaires, si l'on veut reconnaitre dans cette fête des lumières du solstice d'été, une forme des feux de la Saint-Jean qui remonterait dans les fêtes païennes de luminaria ayant ses racines en Phénicie dans les adorations au dieu berger Tammuz.

Le lieu est certainement bien plus ancien que ne le rapporte la tradition qui le rattache aux Chevaliers de Malte : en témoignent les restes d'une fontaine et d'un sanctuaire romain dédiés au dieu Pan. De plus, il semble évident qu'un tel endroit, disposant depuis les temps immémoriaux de sources abondantes a du, dès la préhistoire, attirer des populations qui durent s'installer, à l'abri de ses tondaisons .

Je ne sais si des fouilles archéologiques y ont été entreprises, mais je ne le pense pas. Je crois pourtant qu'elles pourraient réserver des surprises, ne serait-ce qu'en investiguant les cônes de déjection de ruines de constructions manifestement très anciennes et n'ayant rien à voir avec la structure en terrasse qu'ont voulu créer ici les hommes de la Renaissance, notamment sous l'impulsion des Chevaliers.

Le lieu en tous les cas est enchanteur et apaisant, et notre brave Dundee ne s'y trompe pas, lui qui se met à danser sur place, de joie, et à nous montrer le tiroir du meuble ou est rangée sa laisse, à la seule évocation du mot de "Busketto" !

Nous vous livrons ci-dessous quelques photos de ce lieu magique, et, bien sûr, de notre Dundee, s'y ébattant joyeusement . Bonne découverte !



les vieux oliviers...

Palmier



une vue extraordinaire, avec la mer en toile de fond...

Le chateau du Grand-Maître de Verdala, actuelle résidence présidentielle.


Sur la terrasse de la ferme de Buskett, récemment restaurée




 la Statue de la Liberté, ou la Victoire ?

Merveilleux murs de pierres sèches

Timide.....


Des chemins féériques...

ENJOY !!! Ici, c'est le Paradis, pour Dundee !


Chien volant !








La récolte de cette année sera bonne !







mercredi 9 juillet 2014

Malte préhistorique. Par Y . Demarque

Malte préhistorique:

Hypothèses.

Yaqov Demarque.

(D'après un article de Jean Courtin, paru en 1994 dans la Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée, Volume 71; pages 17 à 38, ayant pour titre "Malte préhistorique, une île de Pâques méditerranéenne ?")

Photos (c) Yaqov & Joséphine Busuttil - Demarque.



Figurines humaines à usage chamanique.

Trouvées dans la "cache du Chamane" à Ggantija.

photo (c) J & Y. Busuttil-Demarque. 



(Les textes en caractères italiques gras sont des ajouts ou des remarques de Y. Demarque.)




Bien que distant seulement d'une centaine de kilomètres du sud de la Sicile, l'archipel Maltais n'a été peuplé par l'homme que très tardivement.

Les plus anciennes traces, indubitables, de présence humaine sur Malte et Gozo ne remontent pas en effet, tout au moins en l'état actuel des connaissances, au- delà du début du Néolithique, daté ici, comme d'ailleurs dans l'ensemble de la Méditerranée occidentale, du 5e millénaire.

Les îles Maltaises sont formées de roches d'âge tertiaire (essentiellement de l'Oligocène et du Miocène), stratifiées régulièrement, les seuls accidents étant quelques lignes de failles orientées sud-ouest nord-est. Avec un humour très britannique, on a comparé Malte à "a huge club-sandwich", constitué de deux niveaux - inférieur et supérieur - de calcaires durs coralligènes, séparés par des calcaires tendres à globigérines, à grain très fin - la pierre à bâtir de Malte, aisée à scier, tailler et sculpter — et par des passées d'argiles et de sables marneux. A l'exception de chailles grises de qualité médiocre, les hommes préhistoriques ne disposaient d'aucune roche dure apte à la production d'un outillage efficace, aussi les hommes du Néolithique maltais ont-ils importé du silex et des roches vertes à grain fin de la Sicile et de la Calabre, de l'obsidienne de Pan- telleria et des îles Eoliennes.

Qu'il s'agisse d'un troc ou déjà d'un véritable commerce organisé, le trafic de ces matières premières atteste l'importance et l'ancienneté de la navigation en Méditerranée occidentale, déjà établie par le peuplement ancien de la Sardaigne et de la Corse. Paradoxe surprenant, c'est sur leurs îles dépourvues de roches dures que les hommes du Néolithique maltais ont inventé et développé une surprenante architecture monumentale, ces temples mégalithiques qui n'existent nulle part ailleurs et qui ont bravé les millénaires.

Eléphants nains et cygnes géants


S'il n'est pas prouvé, pour l'instant du moins, que l'homme du Paléolithique, pourtant présent en Sicile, ait atteint Malte, on y a découvert dès le début du siècle des faunes quaternaires du Pleistocene inférieur. Dans la partie orientale de Malte, la vaste caverne de Ghar Dalam a fourni quantité de restes osseux d'hippopotames {Hippopotamus pentlandt) et d'éléphants nains, connus par ailleurs en Sicile, en Sardaigne, en Crète, à Chypre. Les éléphants fossiles de Malte appartiennent à trois espèces, Elephas mnaidrensis, E.melitensis et E.fal- coneri. Ces éléphants ne dépassaient guère 1 ,20 m au garrot, et les plus petits avaient la taille d'un chien saint-Bernard.

Ils côtoyaient par contre des cygnes de très grande taille qui, avec les hippopotames, fréquentaient les marécages alors présents sur ces îles aujourd'hui quasi arides. Dans la même grotte, un niveau supérieur contenait des ossements de cervidés, attribuables à la dernière phase de la glaciation de Wûrm, ilyal0àl2 000 ans. Aucun vestige d'occupation humaine n'a jusqu'ici été découvert, ni à Ghar Dalam, ni dans les autres cavités de l'Archipel. Pourtant, les chasseurs du Paléolithique supérieur, les Cro-Magnon méditerranéens, ont laissé de nombreux témoignages dans plusieurs grottes de Sicile, notamment dans les régions de Palerme et de Syracuse.

Des sites comme la Grotta Corruggi, San Teodoro, Fontana Nuova, Cala dei Genovesi, sont connus de tous les spécialistes. San Teodoro a même fourni cinq sépultures du Paléolithique supérieur. Tout aussi célèbres sont les grottes ornées siciliennes, telle Cala dei Genovesi, sur l'île de Levanzo (îles Egades), où ont été découvertes des gravures de cervidés, aurochs, équidés et humains, ou encore la grotte de l'Addaura, près de Palerme, avec ses énig- matiques gravures de silhouettes humaines dansant, associées à des gravures de bovidés, équidés, cervidés.

Or, il n'est nullement improbable que ces chasseurs siciliens du Paléolithique aient poussé des incursions jusqu'à Malte, qu'ils pouvaient atteindre en trois jours de marche en suivant l'isthme du cap Passero, au sud-est de la grande île. En effet, entre le cap Passero et Malte, les profondeurs sont inférieures à 100 m. Un "pont", un isthme émergé, a donc pu relier les deux terres lors de la dernière glaciation, lorsque le niveau de la mer se trouvait à 120 m sous le zéro actuel. Que l'on découvre un jour dans une grotte maltaise, sur terre ou sous la mer, des traces de campements du Paléolithique supérieur n'a donc rien d'impossible.

L'ancienneté de la navigation en Méditerranée occidentale, déjà établie par le peuplement ancien de la Sardaigne et de la Corse. Paradoxe surprenant, c'est sur leurs îles dépourvues de roches dures que les hommes du Néolithique maltais ont inventé et développé une surprenante architecture monumentale, ces temples mégalithiques qui n'existent nulle part ailleurs et qui ont bravé les millénaires.

II y a 7 000 ans, les premiers colons


Quoiqu'il en soit, les premiers habitants connus dans l'Archipel débarquèrent de leurs canots au début du 5e millénaire. Venus de Sicile, comme le prouvent leurs poteries aux motifs caractéristiques du Néolithique ancien sicilien (groupe de Stentinello : incisions en arête de poisson, sillons, impressions diverses, souvent incrustées de matière blanche destinée à rehausser le décor), ces marins étaient avant tout des fermiers. Ils apportaient avec eux des plantes cultivées : l'orge, deux sortes de blé — engrain et blé amidonnier — des lentilles, des pois. Gardé par des chiens, leur bétail comprenait des brebis, des chèvres, des porcs, mais aussi des bovins, ce qui laisse supposer que leurs embarcations n'étaient pas de simples pirogues mais de véritables bateaux capables de transporter hommes et animaux sur des distances relativement longues et surtout d'affronter les flots, pas toujours sereins, de la Méditerranée. La céramique de ces premiers immigrants a été découverte en plusieurs points de l'Archipel, outre la célèbre grotte de Ghar Dalam, à Ta Hagrat à Mgarr, à Santa Verna et Xewkija sur Gozo. Mais ce sont essentiellement les fouilles méthodiques de David Trump à Skorba qui ont permis de connaître l'économie, le mode de vie et la culture matérielle des premiers Maltais, en même temps qu'elles ont servi de base à la première chronologie absolue des divers styles céramiques qui caractérisent ce Néolithique tout au long de son évolution : phases de Ghar Dalam, de Grey Skorba, de Red Skorba, de Zebbug, de Mgarr, de Ggantija etc.



Ci dessus et photos suivantes :

Quelques vues de l'intérieur

de la grotte de Ghar Dalam.

Photos (c) J & Y. Busuttil-Demarque. 





























A Skorba, sous les ruines d'un temple double, des emplacements de cabanes ont été retrouvés. C'était, pour les plus anciennes, des huttes à plan ovale, longues de 7 à 10 m, larges de 2,50 m à 3 m, pour d'autres, plus récentes, des huttes à plan sub-rectangulaire, aux angles arrondis. 

Contrairement aux temples, ces habitations du quotidien ont été édifiées en matériaux périssables et de dimensions modestes. Seule la base des murs, large d'environ 70 cm, est en pierres, à double parement. Le reste de la construction était en bois ou branchages, peut- être recouverts de torchis dont des fragments ont été retrouvés, portant des empreintes de dayonnages. Le pisé a été, semble-t-il, largement employé à la phase "Ggantija", au 4e millénaire. Le sol des huttes était fréquemment recouvert d'un revêtement d'argile ou de "torba", une sorte de ciment obtenu en broyant du calcaire. Ces cabanes ont livré de nombreux restes de céramique, d'outils de silex et d'os, des meules à grain en calcaire corallien ou en basalte importé — notamment dans la cabane dite "des meules" —, de faune domestique, de mollusques, de graines carbonisées et de charbons qui ont permis de préciser l'âge exact des occupations successives du village. Un autre apport capital des fouilles de Skorba est la découverte dans les niveaux stratifiés d'une construction ovale de 8,50 m sur 5,40 m - apparemment un lieu de culte primitif— de petites figurines anthropomorphes en terre cuite ou en pierre tendre, plus ou moins complètes, dont le caractère cultuel ne fait aucun doute et qui préfigurent déjà la brillante statuaire de l'époque des temples.



Ci-dessus et photos suivantes :

figurines anthropomorphes de pierre et d'argile.

Site mégalithique de Ggantija.

Photos (c) J.& Y. Busuttil-Demarque. 











Outre les plantes cultivées et les animaux domestiques, les colons néolithiques amenèrent avec eux leur outillage, tiré de roches dures inconnues sur l'Archipel : couteaux de silex et haches polies en roches vertes de Sicile et de Calabre, lames en obsidienne de Lipari, meules et broyeurs en lave de l'Etna. Les liens maritimes avec la terre mère, la Sicile, ne cessèrent d'ailleurs jamais, comme le montre le trafic des roches dures. On importait également une obsidienne verdâtre de Pantelleria, petite île située à près de 200 km au nord-ouest, entre Malte et le cap Bon. L'ocre, largement utilisée pour la décoration des édifices, provenait également de Sicile. Seule l'argile, souvent d'excellente qualité, et une chaille grise très dure, mais apte seulement à la fabrication d'outils grossiers, pics, radoirs, marteaux, se trouvaient en abondance sur Malte.
Racloir en silex.
Site mégalithique de Ggantija.
Photo (c) J.& Y Busuttil-Demarque.
Poinçon en os.
Site mégalithique de Ggantija.
Photo (c) J.& Y Busuttil-Demarque.

A l'économie agricole de ces pionniers s'ajoutaient les ressources de la pêche et de la chasse. Malte portait alors une couverture arborée qu'a bien du mal à imaginer le voyageur qui parcourt aujourd'hui ces plateaux rocailleux et ces vallons désolés où ne poussent plus que le câprier épineux, le lentisque et le caroubier. Les forêts néolithiques abritaient cerfs et sangliers, dont les restes ont été retrouvés lors des fouilles ; outre les maillets de pierre, des pics en bois de cerf ont été utilisés pour creuser les hypogées, dont celui de Saflieni.

C'est l'exploitation intensive de ces forêts à l'équilibre fragile, et en particulier la quantité énorme de bois qu'exigeaient la construction et l'entretien des temples, qui a contribué, sans doute très tôt, dès le Néolithique moyen-récent, à la deforestation des îles. Dès l'âge du bronze, les sols devaient être largement dégarnis, surtout sur les reliefs.

Comme il a été dit plus haut, les archéologues ont distingué plusieurs phases évolutives dans le néolithique maltais, essentiellement d'après la céramique trouvée dans les fouilles, celles de Skorba ou d'autres sites. Ainsi, après le Néolithique ancien caractérisé par le style de Ghar Dalam, qui se rattache à celui de Stentinello en Sicile, on a individualisé un Néolithique moyen, comprenant la phase dite "Grey Skorba", datée de 4500-4100 avant notre ère, avec des vases peu ou pas décorés, de formes simples, parfois munis de pieds creux et de préhensions percées allongées aux extrémités évasées ("anses en trompettes") qui signent des influences du Néolithique du Sud de l'Italie. Les surfaces des vases sont beiges ou grises, d'où le nom donné à ce style, et soigneusement polies. Les relations avec la Sicile et les Eoliennes sont évidentes ; des lames et de gros nuclei d'obsidienne liparote attestent ces contacts étroits. La phase suivante, "Red Skorba" est celle des vases à surface d'un beau rouge brillant, avec des teintes corail, rouge-brun, parfois tirant sur le beige, des assiettes à décor gravé géométrique, qui ne sont pas sans évoquer le Chasséen ancien du Midi de la France et surtout les groupes italiens de Diana et Serra d'Alto. On connaît des vases importés depuis la Sicile ou l'Italie méridionale, et de curieuses louches à queue bifide. C'est dans ces niveaux qu'apparaissent les premières petites statuettes anthropomorphes en terre cuite et calcaire.

Vers 4100 se situe une rupture dans les styles céramiques, modification qui ne peut guère s'expliquer que par l'arrivée de nouveaux immigrants. Provenant souvent de tombes ovales creusées dans le roc, les vases de la "phase de Zebbug" (4100-3800 BC) sont à fond plat et col rentrant, avec des anses en ruban souvent ornées, décorés de motifs traités en cannelures, peints en brun sur un fond crème, de chevrons imbriqués ou d'incisions figurant des silhouettes anthropomorphes stylisées à l'extrême. On a qualifié abusivement cette phase d'"âge du cuivre", terme peu adéquat étant donné que le Néolithique maltais ignorera le métal jusqu'à l'incursion des guerriers de l'âge du bronze, au 2e millénaire. Il est vrai que des affinités sont décelables avec les civilisations de l'âge du cuivre de Sicile, mais il est important de souligner le refus par les Néolithiques maltais d'adopter l'usage du cuivre pour lui préférer l'obsidienne de Lipari et le silex de Monte Hyblaea.

C'est aux phases suivantes, celle de Mgarr (3800-3600) et surtout celle de Ggantija, datée à présent de 3600 à 3000 BC, qu'apparaissent les premières architectures cyclopéennes, les plus anciens temples mégalithiques à plan tréflé, tels ceux de Ta Hagrat à Mgarr, de Kordin, de Skorba, ou les premiers temples de Ggantija à Gozo. La céramique est ornée de cannelures en arceaux, souvent incrustées de blanc, ou de très curieux motifs curvilignes terminés par des cercles, baptisés "comètes". Les tombes sont des hypogées avec puits d'accès desservant des chambres circulaires, comme par exemple la nécropole de Xemxija près de St-Paul's Bay. Des vases portant près du fond un cordon horizontal perforé sont ornés de motifs géométriques gravés. Très abondante, la parure comprend des coquillages percés (Cypraea), des boutons coniques à perforation en V, en coquille, qui rappellent ceux du complexe campaniforme européen, et de petites haches-pendeloques en roches vertes de Sicile ou de Calabre. Des vases (ou couvercles ?) à fond plat orné et paroi évasée font nettement référence à la culture sarde d'Ozieri.



Ci dessus et photos suivantes :

Quelques vues du Temple

de Ggantija.

Photos : (c) J.& Y. Busuttil-Demarque 














Ci dessus : à Ggantijia :

Des graffitis très anciens, mais quine sont évidemment pas d'époque :ls témoignent de la mani qu'ont certains de "marquer leur passage"sur des sites historiques... comme ilstémoignent aussi du fait que certains sites sont connus depuis très longtemps !

Photo (c) J.&Y. Busuttil-Demarque. 


Le culte des morts, les hypogées

Avec la courte phase de Saflieni, définie d'après le grand hypogée, les contacts avec la Sardaigne s'affirment. De grands vases à col, munis de très curieuses anses en tunnel "interne" qui évoquent un décor oculé, sont proches de ceux bien connus dans la civilisation d'Ozieri, représentée en Sardaigne dans de très nombreux hypogées à chambres multiples. Les tombes connues dans le Néolithique moyen et récent étaient des puits ou de petites chambres circulaires, creusées dans le roc. Leur évolution va aboutir, vers 3000, à l'hypogée de Saflieni, aux dimensions majestueuses, véritable dédale proche du grand temple de Tarxien, au cœur même de l'agglomération de La Valette.

Découvert fortuitement en 1902 lors du creusement d'une citerne, ce monument, aussi grandiose que mystérieux, semble avoir été aménagé à l'origine à partir d'une grotte naturelle. C'est un ensemble étonnant de chambres circulaires creusées dans la roche, véritable labyrinthe étage sur plusieurs niveaux jusqu'à 10 m sous la surface du sol. Les linteaux et les encadrements sculptés qui matérialisent les entrées des chambres reproduisent fidèlement l'architecture des temples aériens. Certaines salles sont badigeonnées à l'ocre ou portent des motifs en volutes également peints en rouge, telle la fameuse "salle de l'oracle" à l'acoustique étonnante, salles que l'on a rapproché d'hypogées aux parois peintes et sculptées en Sardaigne.




Crane de femme, Ggiantija

photo (c) Y & J. Busuttil-Demarque 


Copiant l'architecture des temples, les salles ornées étaient certainement des lieux de culte : culte des divinités chtoniennes ? Culte des morts ? Sans doute, car les absides contenaient une énorme quantité d'ossements humains. Malgré l'imprécision des fouilles du début du siècle, on estime ces restes à 6 à 7000 individus, des individus au crâne allongé, de type méditerranéen classique, trapus et de taille moyenne. Ils étaient accompagnés de très nombreuses offrandes, des vases, dont une coupe ornée de taureaux et de chèvres gravés, des amulettes, des statuettes en pierre et en terre cuite, dont la célèbre "Sleeping Lady", personnage féminin aux limites extrêmes de l'obésité, richement vêtue, représentée couchée sur le côté, les yeux fermés. Longue de 12 cm, elle repose sur une sorte de lit ou de banquette. Qui était-elle ? Déesse des morts ? Grande prêtresse ou pythie officiant dans ce sanctuaire souterrain ? Egalement en terre cuite, une autre statuette analogue est elle aussi couchée sur un lit, de même qu'une énigmatique représentation de poisson. A de nombreuses statuettes anthropomorphes en terre cuite ou roche tendre (calcaire local, mais aussi steatite claire importée), s'ajoutent des petits animaux stylisés, oiseaux, bovidés, tortues, sculptés dans diverses roches, parfois des roches vertes, ou des tests de mollusques {Spondylus), et munis de perforations en V suggérant une fixation sur un vêtement, ou une suspension comme amulettes. On peut considérer aussi comme des talismans de toutes petites haches-pendeloques en roches vertes, des perles en steatite et en test, des canines de carnassiers percées, et quantité de pendeloques en test, steatite, calcaire, dont certaines font référence au Néolithique récent du Midi de la France : pendeloques en croissant à perforation médiane, pendeloque bilobée, boutons à perforation en V. Il faut citer encore une quantité de poteries très diversifiées en dimensions, des grands vases jusqu'à des récipients miniatures, copies des grands et donc offrandes votives ; beaucoup de ces céramiques présentent des affinités avec le groupe sarde d'Ozieri et parfois avec la poterie à décor cannelé du Néolithique final languedocien.




Urne décorée.

Site mégalithique de Ggantija.

Photo (c) J.& Y. Busuttil-Demarque. 


Le très grand nombre des inhumations, de même que les styles céramiques représentés dans l'hypogée, qui vont du style de Mgarr au début de la période de Tarxien, soit 5 à 6 siècles, indiquent une longue période d'utilisation de cette nécropole-sanctuaire. Mais le sous-sol maltais est loin d'avoir révélé tous ses secrets, puisqu'en 1987 a été découvert sur Gozo un autre complexe souterrain cultuel et funéraire dont l'importance ne le cède en rien à Saflieni, celui de Brochtorff Circle, sur le plateau de Xaghra. Près des grands temples de Ggan tija, une enceinte en partie mégalithique avait été signalée dès 1820, mais le site fut bouleversé et gravement endommagé par des fouilles désordonnées qui s'apparentaient davantage à la chasse au trésor. Des dessins réalisés à l'époque par le peintre Charles Brochtorff constituent heureusement de précieux documents sur l'état du site au XIXe siècle. Redécouvert et fouillé depuis 1987, avec toute la rigueur scientifique moderne, par l'équipe des Pr. Bonnano et Gouder, le "Brochtorff Circle" devait se révéler un site-clé pour la Préhistoire maltaise, bien qu'il pose autant de problèmes qu'il en résout. Le monument comprenait à l'origine un mur à peu près circulaire incluant des pierres levées, entourant une aire d'environ 45 m de diamètre ; au centre un orifice s'avéra être l'accès à un ensemble de cavités funéraires qui se développe jusqu'à 4 m de profondeur. A l'inverse de l'hypogée de Saflieni, véritable dédale de caveaux artificiels creusés de main d'homme, celui de Brochtorff Circle est une série de cavités naturelles reliées par des passages souterrains. Peut-être à la suite de petits séismes, les voûtes, peu épaisses, commencèrent à s'effondrer dès le Néolithique et les Préhistoriques à la phase de Tarxien tentèrent d'y remédier en soutenant les plafonds par des piliers monolithiques. D'après le très abondant mobilier recueilli, poteries, lames de silex et d'obsidienne, perles et pendentifs en coquille, os et pierre, haches polies en roches vertes, cette nécropole fut en usage pendant 1 500 ans environ, depuis la période de Zebbug (vers 4000) jusqu'à celle de Tarxien (vers 2800-2500). A la phase initiale, les inhumations étaient simples, les défunts d'une même famille ou d'un même clan étant placés dans des ossuaires collectifs et recouverts d'ocre rouge. Par contre, la phase de Tarxien marque un réaménagement du site, avec la construction du mur d'enceinte et à l'intérieur l'érection d'orthostats subdivisant les grottes, tandis qu'au centre était installé un énorme vase en pierre. Les corps furent dès lors inhumés dans les chambres entourant le cœur de la nécropole, avec le rite de l'inhumation secondaire visant à ménager de la place pour les apports successifs. Ces restes en cours d'étude représentent un nombre d'individus très élevé et montrent peu de changement dans la composition de la population maltaise durant cette longue période, ce qui laisse supposer que les modifications dans les styles céramiques ou architecturaux ne dépendent guère d'apports extérieurs massifs. Le mobilier sépulcral de la phase de Tarxien consiste uniquement en petites statuettes en terre cuite et en pierre tendre représentant les mêmes personnages féminins aux formes opulentes, ces "Fat Ladies" déjà connues dans d'autres sites fouillés antérieurement. Leur association à un culte des morts, ou de la mort, ne fait ici aucun doute.


Trouvées au pied d'un autel qui domine le grand vase en pierre, deux statuettes jumelles accolées, en pierre tendre, représentent une paire de personnages obèses, à tête amovible, assis côte à côte sur une sorte de lit ou banquette richement orné. Vêtus des jupes plissées, ici peintes en noir, classiques dans la statuaire de Tarxien, les jambes colorées à l'ocre rouge, ni l'un ni l'autre de ces personnages ne présente d'attributs sexuels explicites. L'un (ou l'une ?) tient entre ses mains, sur ses genoux, un petit personnage identique, l'autre un bol.





Couple de Ggantija.

Photo (c) J.& Y. Busuttil-Demarque. 


Toujours à proximité de la grande jarre en pierre, neuf petites idoles en calcaire, dont trois anthropomorphes et une phallique, furent découvertes ensemble. Inédits dans l'art préhistorique maltais, où sont connus cependant de nombreux symboles sexuels mâles, ces objets ajoutent au mystère et à la complexité des rituels funéraires et religieux de ces Néolithiques insulaires.

Les plus anciens temples en pierre du monde


Si les habitats des premiers Maltais, Skorba excepté, sont fort mal connus, les nécropoles l'étant davantage grâce aux hypogées, les lieux de culte représentent par contre une masse de documentation remarquable. Ces constructions spectaculaires, que l'on a qualifiées à juste titre de « plus anciens temples de pierre du monde », ne sauraient en effet être autre chose que des sanctuaires. Ce ne sont pas des édifices funéraires, puisqu'aucune tombe n'y a été découverte (les tombes à incinération de l'âge du bronze trouvées dans les ruines de Tarxien sont largement postérieures). Par contre, la présence d'autels de pierre, souvent monolithiques, de statues figurant des divinités, d'offrandes, atteste leur caractère sacré et religieux. De plus, à Tarxien notamment, des témoignages de sacrifices, couteaux de silex, ossements de moutons, chèvres, porcs, ont été retrouvés sous les autels. Toujours à Tarxien, des sculptures en ronde-bosse figurent les animaux immolés lors des sacrifices : taureaux, chèvres, béliers, porcs, représentés en files cérémonielles sur des frises ornant des linteaux de pierre, richement décorés par ailleurs de motifs en spirales ou en volutes finement sculptés. Il n'y a cependant nulle trace de sacrifices humains, ce qui est en plein accord avec le caractère éminemment pacifique de la civilisation maltaise néolithique, où on ne connait aucune arme, pas même les pointes de flèches en silex - ou en obsidienne - si communes à la même période ailleurs en Europe ou en Afrique. Des "pierres de fronde" fusiformes, en pierre tendre, ont pu servir à la chasse aux oiseaux.

Au nombre de 23 encore reconnaissables, auxquels s'ajoutent les ruines trop dégradées d'une vingtaine d'autres, ces temples comprennent la plupart du temps une série de chambres semi-circulaires enfermées dans une construction massive cernée par un mur externe souvent édifié, comme à Ggantija, en blocs cyclopéens placés en boutisse et panneresse afin d'assurer la cohésion et la solidité de l'édifice.

L'entrée s'ouvre au centre d'une façade concave précédée d'une esplanade parfois pavée. Ces temples sont à plan tréflé, se compliquant au cours de leur évolution, avec 4, 5, parfois même 6 absides. Aucun parallèle n'a pu être trouvé en dehors de Malte et on pense qu'ils procèdent d'une genèse locale, à partir des tombes creusées dans le roc, dont les plus anciennes, comportant plusieurs alvéoles comme à Xemxijà, remontent au 4e millénaire, et à partir de petits sanctuaires domestiques tel celui identifié à Skorba.

Des modèles réduits de temples, en calcaire tendre, et les dispositions en encorbellement des blocs encore en place, donnent une idée de l'aspect originel de ces imposants édifices. Etant donné les dimensions de certaines salles, une couverture en dalles de pierre est impensable ; la toiture devait être en bois, branchages, roseaux, matériaux périssables dont l'incendie a laissé des traces indéniables à Tarxien à Skorba, et sur d'autres sites.

Dans tous ces temples, on peut distinguer une partie externe, qui devait accueillir la foule des fidèles, et une partie interne, obscure et dont le secret était défendu par des portes successives, un "saint des saints" où n'avaient accès que les prêtres et peut-être certains initiés ou privilégiés, ce que suggèrent les "trous d'oracles". C'est dans le mystère de ces salles profondes que se déroulaient les sacrifices, tandis que les prêtres y brûlaient des plantes aromatiques dans de grands récipients de pierre.

L'orientation des temples a donné lieu à quantité d'interprétations, parfois contradictoires. Ils s'ouvrent en général vers le Levant, avec des variantes situées entre le Sud et l'Est. Seul, l'un des temples de Tarxien s'ouvre vers le sud-ouest. Mais doit-on considérer cette orientation vue depuis l'intérieur, ou de l'extérieur, du parvis où se pressait la foule des fidèles ? Dans ce second cas, l'orientation est inverse, vers le nord-ouest et non plus vers le sud-est ! Ge qui pourrait matérialiser, selon le Pr. Bonanno, le maintien de liens sacrés avec la Terre-Mère, la Sicile, mais aussi avec Pantelleria et avec les îles Eoliennes, d'où provenait la précieuse obsidienne.

Quelle divinité vénérait-on au cœur de ces sanctuaires ? A quels dieux, à quelles déesses offrait-on en sacrifice les plus beaux animaux du troupeau, ou les prémices des moissons ? A l'entrée de Tarxien fut découverte la plus grande effigie connue de la divinité, la base tronquée d'une statue qui intacte devait mesurer près de 3 m de haut. Brisée à la taille, il n'en subsiste que les pieds, les jambes massives, les cuisses vêtues d'une courte jupe plissée. Considérée comme féminine sur la base — discutable — de sa corpulence, et ce malgré l'absence de signes sexuels distinctifs, cette représentation de la divinité existe en de nombreux autres exemplaires de dimensions beaucoup plus modestes, toujours sculptés dans le calcaire tendre à globigérines.

Comme pour la "Grande Déesse" de Tarxien, il n'est guère aisé, le plus souvent, d'être catégorique quant au sexe de telle ou telle statue. Toutes ont en commun leur corpulence confinant à l'obésité, avec un développement exagéré de la partie médiane. Nus, ou vêtus seulement d'une courte jupe, ces personnages sont représentés debout, le bras droit allongé le long du corps, le gauche replié sur le ventre. Ni les seins, ni le sexe, ne sont indiqués, pas plus sur les statues verticales que sur celles représentées assises ou accroupies, les jambes repliées dans une pose souvent gracieuse malgré leurs proportions quasi monstrueuses. Curieusement, la tête manque. Une alvéole ménagée au sommet du corps et portant deux perforations indique que la tête était amovible, et articulée. Ainsi les prêtres, cachés dans la pénombre des temples pouvaient-ils peut- être, au moyen de liens souples, animer la tête des statues et donner ainsi des ordres ou des réponses aux fidèles crédules venus consulter les dieux ?

Quant aux petites statuettes, souvent de dimensions très réduites, elles peuvent correspondre à des ex-voto, peut-être aussi à des représentations de prêtres ou de hauts personnages, car certaines sont très réalistes. S'il paraît indéniable que ces effigies aux formes plantureuses évoquent un culte de la fertilité se rattachant au mythe très méditerranéen de la Déesse-Mère, on ne peut écarter un lien étroit avec le monde des morts, le monde souterrain, et y voir des divinités chtoniennes, ce que confirment les observations faites dans les hypogées de Hal Saflieni et surtout de Brochtorff Circle.

Si Ggantija, sur l'île de Gozo, s'impose par sa masse et les dimensions colossales des blocs mis en œuvre, aucun autre temple n'égale celui de Mnajdra, sur la côte sud de Malte, pour les lignes harmonieuses de son architecture, mais aussi la beauté du site et son cadre grandiose. C'est au matin qu'il faut découvrir Mnajdra, lorsque le soleil levant dore les falaises et que l'îlot de Filfla se profile sur la mer azuréenne. Depuis Ghajn Tuffieha et le Ras-il-Pellegrin jusqu'à la calanque du Wied-iz-Zurrieq, la côte sud de Malte est demeurée intacte, vierge des constructions modernes qui surchargent les rivages du nord. En contrebas d'Hagar Qim, qui occupe la crête du plateau de Qrendi, les temples jumeaux de Mnajdra, ouverts vers le soleil levant, dominant la mer de plus de 100 mètres, sont des joyaux de pierre posés sur une lande rocheuse qui au printemps se couvre de milliers de fleurs, asphodèles, chèvrefeuilles, glaïeuls, orchidées sauvages. Centrés sur une esplanade pavée circulaire, les temples de Mnajdra sont en fait au nombre de trois. Le plus petit et le plus ancien, à l'est, remonte au 4e millénaire. Le second chronologiquement est situé le plus à gauche ; le troisième et le plus récent, intercalé entre eux, date de la phase de Tarxien, postérieure à 3000. Souvent considérés à juste titre comme les plus beaux des temples maltais, les monuments de Mnajdra émerveillent le visiteur par la perfection de leur architecture, le soin apporté dans la taille et l'ajustement des blocs, leur décoration sophistiquée. Donnant sur une chambre exiguë ménagée dans l'épaisseur du mur du temple sud-ouest, deux curieuses petites ouvertures ont été interprétées comme des "trous d'oracles". Les mêmes dispositifs existent à Hagar Qim et à Tarxien. On les a rapprochés d'exemples connus dans l'Antiquité classique : par ces orifices, des prêtres cachés dans l'épaisseur du mur de l'édifice pouvaient faire parler les divinités et exiger des fidèles venus interroger les dieux des offrandes en échange de talismans ou de conseils pratiqueAvant que la chronologie, basée sur les datations du radiocarbone, ne vienne bouleverser les idées reçues, on expliquait la présence de ces monuments imposants par des contacts avec les brillantes civilisations de Méditerranée orientale, le Minoen moyen en particulier, ce qui leur assignait une date comprise entre 1800 et 1500 avant J.-C. On sait à présent que la phase "tardive" de Tarxien s'est achevée en fait avant 2200, probablement vers 2500, ce qui écarte radicalement l'hypothèse d'influences de l'âge du bronze égéen. C'était d'ailleurs déjà, dès les années 60, l'opinion du Pr. Evans, qui avançait l'hypothèse d'une genèse autochtone.


Edifiés vers 3500, peut-être avant pour certains, les temples néolithiques maltais peuvent revendiquer sans concurrence le titre de « plus anciens temples en pierre du monde », au moins aussi anciens que les premiers temples sumériens de brique crue, plus anciens que les pyramides des premières dynasties d'Egypte.

Le plus esthétique, on l'a dit, est Mnajdra, sur Malte, mais le plus majestueux est sans conteste Ggantija, sur Gozo. Son plan est analogue à celui de Mnajdra, avec deux systèmes de cours en absides, sans communications entre eux. Construite en énormes blocs et dalles de calcaire corallien, la façade s'élève encore à plus de 8 m, et devait atteindre à l'origine 15 à 16 m. Ggantija, la "Tour des Géants", devait posséder une couverture en bois, certainement pas en pierre, étant donnée la largeur de l'édifice.

Malte préhistorique, île de Pâques de la Méditerranée ?


Ces temples se présentent par paires ou par groupes espacés de 5 à 6 km des temples voisins. Colin Renfrew a pu ainsi définir 6 groupes de temples, qui correspondraient chacun à un territoire. Sur les 316 km2 des îles Maltaises, 60 % sont encore aujourd'hui des terres arables, mais en tenant compte de l'érosion, on peut avancer le chiffre de 70 % pour la période néolithique. Sur la base de 2 ha de terre arable par habitant, C. Renfrew avance un chiffre moyen de population de 2 000 habitants pour chaque territoire, soit 11 à 12 000 au total. L'archéologue britannique a proposé un parallèle au premier abord surprenant, mais assez séduisant en seconde analyse, entre Malte préhistorique et l'île de Pâques. Bien que les plates-formes (ahu) et les statues fameuses de la lointaine Rapa-Nui soient plus récentes de quatre millénaires que les temples maltais, les deux îles présentent des analogies certaines. Toutes deux sont isolées : certes, l'île de Pâques est infiniment plus loin, perdue dans l'immensité du Pacifique, que Malte ne l'est de la Tunisie ou de la Sicile. Toutes deux conservent des témoignages d'architecture sacrée monumentale réalisés par des populations demeurées à un stade technologique rudimentaire, puisqu'ignorant le métal et n'utilisant que des outils de pierre dure, silex et obsidienne sur Malte, obsidienne et basalte sur Râpa Nui.

L'île de Pâques ne couvre que 160 km2, soit la moitié de la superficie totale de l'archipel Maltais. Peuplée à l'origine par dix tribus, son ancien système de chefferies est connu par l'ethnologie, notamment les travaux d'A. Métraux. Lors de sa découverte par les Européens, le jour de Pâques 1722, elle comptait 3 à 4 000 habitants et donc une densité à peu près comparable à celle des îles Maltaises au Néolithique, si l'on en croit les estimations. Comme celle de Malte, la population pascuane vivait des ressources agricoles, représentées ici essentiellement par des tubercules, auxquelles s'ajoutaient celles de la pêche, mais contrairement à Malte elle était privée des apports de l'élevage, les seuls animaux terrestres étant les poulets et... les rats.

Les grandes plates-formes rituelles et funéraires, les ahu, au nombre de 244 et les quelques 600 statues monumentales tournant le dos à la mer et qui ont suscité tant de fantasmes interprétatifs - jusqu'à faire intervenir des extraterrestres ! — étaient érigées en l'honneur de défunts de rang important, ou en l'honneur des dieux. La construction des ahu, aussi bien que la taille, l'extraction, le transport et l'érection des statues, dont certaines ont plus de 10 m de haut et atteignent 80 t, mobilisaient toutes les énergies, ce qui implique, comme sur Malte au Néolithique, une organisation sociale structurée capable de canaliser la main-d'oeuvre et d'utiliser les ressources naturelles et humaines pour des réalisations aussi spectaculaires que prestigieuses. Ceci avait l'avantage d'écarter les heurts et les conflits, et a fonctionné avec succès, au moins durant un certain laps de temps. Mais à terme le système s'est essoufflé sous la montée des pressions sociales, puisque la civilisation pascuane s'est éteinte au début du XIXe siècle, postérieurement à la visite de Cook en 1774, dans des guerres intertribales sanglantes et destructrices, magnifiées par la tradition orale, avant d'être nivelée par les raids esclavagistes du Pérou, à la fin du XIXe siècle.

Sans doute un système de chefferies analogue a-t-il existé sur Malte au Néolithique, capable de produire des réalisations architecturales grandioses malgré des ressources limitées, l'isolement géographique et une technologie rudi mentaire. Mais si la tradition orale des Pascuans a conservé le souvenir d'événements tragiques, à vrai dire peu anciens, responsables de l'efFondrement de cette société, sur Malte le mystère demeure à travers les millénaires.

La mort des temples et les guerriers surgis de la mer


Brusquement, vers la fin du 3e millénaire, la brillante civilisation des temples s'effondre comme anéantie par un cataclysme. Il ne s'agit pas d'une catastrophe naturelle, d'une éruption volcanique colossale comme celle de Santorin, mais d'une catastrophe d'origine humaine. En effet, à Skorba, à Tarxien, les temples montrent les traces de violents incendies. Leur destruction a été aussi totale que brutale.

La disparition brusque de la civilisation des constructeurs de temples a intrigué les chercheurs depuis près d'un siècle. Pour l'expliquer, on a invoqué tantôt des épidémies, tantôt des disettes dues à l'épuisement des sols ou à des années de sécheresse, tantôt à des conflits sociaux nés de la surpopulation, phénomène qui sur l'île de Pâques a entraîné guerres tribales, famines et cannibalisme. Mais aucune de ces hypothèses ne repose sur des bases solides et toutes restent du domaine de la spéculation.
En soulignant la rupture culturelle totale constatée entre le Néolithique maltais et l'âge du bronze qui lui succède, on a invoqué également l'éventualité d'une invasion dévastatrice de guerriers iconoclastes, de mystérieux pirates surgis de la mer. C'est encore la thèse qui prévaut pour nombre de spécialistes.

Durant tout le Néolithique, la civilisation maltaise a évolué, tout en affirmant une profonde originalité, au rythme de contacts et d'apports extérieurs, avec la Sicile essentiellement, mais aussi le Sud de la péninsule Italique, la Sardaigne, voire le Midi méditerranéen français. Nulle trace de heurts, de conflits armés, d'intrusions guerrières, ne vient troubler la quiétude insulaire durant deux millénaires et demi.

Avec l'âge du métal, cet univers paisible va basculer dans une ère nouvelle où priment désormais la force et la violence, où la découverte de la métallurgie est avant tout utilisée à des fins guerrières : le bronze, qui va rapidement supplanter le silex et l'obsidienne, sert essentiellement à fabriquer des armes offensives. Les navigateurs qui vers la fin du 3e millénaire débarquent dans les criques maltaises sont des guerriers armés de poignards et de haches en métal, des archers redoutables qui utilisent encore parfois l'obsidienne de Lipari, tranchante comme du verre, mais uniquement pour en tirer des têtes de flèches meurtrières. Leurs rites funéraires sont très différents : les morts sont incinérés et leurs restes placés dans des urnes groupées en cimetières aménagés dans les ruines des temples, notamment à Tarxien. Le cimetière de Tarxien a fourni de riches parures : colliers à plusieurs rangs de perles en test, en vertèbres de poissons, mais aussi en faïence, pâte de verre bleue, importées d'Egée ou d'Egypte, écarteurs de colliers en pierre ou en faïence.

A Tarxien, les urnes funéraires des nouveaux arrivants ont été trouvées au sein d'une épaisse couche de cendres, ce qui a conforté la thèse d'une invasion destructrice.

Il est indéniable que l'âge du bronze voit l'irruption, dans les îles de Méditerranée occidentale, de populations guerrières connaissant le métal et édifiant des villages fortifiés, que ce soit en Sicile, dans les îles Eoliennes (Lipari, Capo Graziano), ou en Sardaigne et en Corse. D'où venaient ces navigateurs armés ? En s'appuyant sur des affinités constatées dans la céramique, on a invoqué des mouvements complexes de peuples et d'éléments culturels depuis l'est vers le centre et l'ouest de la Méditerranée. C'est avec l'Helladique ancien et le Macédonien ancien que les céramiques du cimetière de Tarxien et celles de Capo Graziano dans les Eoliennes ont le plus de ressemblances. Les envahisseurs de l'âge du bronze sont également les auteurs des dolmens des îles Maltaises, monuments que l'on a rapproché de ceux de Terre d'Otrante. Par contre, les mystérieuses ornières creusées un peu partout dans le sol rocheux des îles, ces "cart-ruts" qui ont fait couler beaucoup d'encre et donné naissance aux théories les plus extravagantes, ne sont pas, comme on l'a dit longtemps, les traces des chariots de l'âge du bronze. Ces ornières se sont révélées en relation étroite avec les carrières d'âge historique ; on en connaît d'ailleurs d'identiques près de Marseille, au cap Couronne, ainsi qu'en Sicile, toujours dans des sites de carrières.

Au cours de l'âge du bronze, de précieux repères chronologiques sont fournis par des trouvailles sur Malte de quelques tessons de poterie mycénienne, notamment sur le site fortifié de Borg-in-Nadur. Les villages fortifiés, occupant des promontoires naturellement défensifs renforcés de remparts, se multiplient au cours de l'âge du bronze, témoignant d'une période troublée. La fin de l'âge du bronze et le début de l'âge du fer montrent des influences des cultures contemporaines de Sicile mais aussi de Calabre. Elles seront relayées vers le VIIIe siècle avant notre ère par les Phéniciens et les Puniques, qui vont faire entrer les îles Maltaises dans l'aube des temps historiques.





SOURCES :

Source principale de l'article : Jean Courtin, Malte préhistorique une île de Pâques méditerranéenne

BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE:


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EVANS (J.-D.), 1971, The Prehistoric Antiquities of the Maltese Islands, Athlone Press, London, 260 p., 70 pi.


RENFREW (C), 1983, Les origines de l'Europe, la révolution du radiocarbone, Flammarion, Paris, 317 p. TRUMP (D. H.), 1972, Malta, An Archaeological Guide, Faber and Faber, London, 171 p.